Johan Claes Johan Claes
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Patrick Verhoest
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Wouter van Vaerenbergh

En route vers une société 24h/24

4 mai 2020
Les véhicules autonomes auront un impact certain sur la mobilité. Mais ils ne suffiront pas à supprimer les bouchons
Mobilité, domination de la voiture, rôle des transports publics: ces thèmes sont d'une actualité brûlante. Le secteur est au début d'un véritable raz-de-marée, à cause notamment de l'émergence de start-ups comme Poppy ou Cowboy. Les recherches sur les véhicules électriques et autonomes s'accentuent. Comment se présente l'avenir du secteur automobile alors que l'on assiste à une baisse des ventes de véhicules?

Mobilité, domination de la voiture, rôle des transports publics: ces thèmes sont d'une actualité brûlante. Le secteur est au début d'un véritable raz-de-marée, à cause notamment de l'émergence de start-ups comme Poppy ou Cowboy. Les recherches sur les véhicules électriques et autonomes s'accentuent. Comment se présente l'avenir du secteur automobile alors que l'on assiste à une baisse des ventes de véhicules?

Aux Pays-Bas, le secteur automobile a connu ses premiers licenciements. Les consommateurs ne savent plus quelle source d'énergie choisir. Les nouvelles normes d'émissions, l'attentisme des clients et l'indécision des pouvoirs publics font peser de lourdes menaces sur cette industrie. Dans le même temps, les opérateurs de nos transports publics continuent à se démener. Ils se battent contre la pénurie de personnel, surtout celle des chauffeurs et des techniciens. Nous avons soumis nos questions à Peggy Huyck, DRH de BMW, Johan Claes, Employer Branding & Sourcing Manager de la STIB, Paul Hautekiet, directeur général de HR Rail, Filip Claes, DRH de la compagnie De Lijn et Bart Massin, consultant de Stroohm.

Quels sont les défis que doit relever le secteur de l'automobile?

Peggy Huyck (BMW): «Notre industrie est en pleine transition. Nous investissons considérablement dans l'électrification et dans la voiture autonome. Nous croyons que l'automobile restera un maillon important de la mobilité personnelle mais ce mode de transport sera complété par d'autres solutions. Pour l'utilisateur moderne, elle ne sera qu'un élément de la réponse. Il se tournera aussi vers le train, le tram ou le bus. Et pour le dernier tronçon du déplacement, il prendra un vélo ou une trottinette. Nous cherchons donc des solutions globales dans lesquelles la voiture continuera à jouer un rôle essentiel, dans le plus grand respect possible de l'environnement. Tout bouge très vite. De nouveaux opérateurs disruptifs apparaissent. Le secteur doit se préparer.»

Comment la GRH évolue-t-elle dans ce contexte?

Peggy Huyck (BMW): «Notre secteur change à toute vitesse. Seules des organisations particulièrement agiles seront capables de s'adapter à des conditions en évolution constante. Ce qui a un impact énorme pour la GRH. La flexibilité et l'agilité seront la norme. Nous ne devons pas travailler plus dur, mais plus intelligemment. L'automatisation des tâches administratives est inévitable. Le développement des talents de nos collaborateurs est essentiel pour parvenir à une employabilité durable. La GRH devra accorder plus d'attention au sens du travail et au bien-être des salariés.»

Quelles sont les conséquences sur votre politique de recrutement?

Peggy Huyck (BMW): «Nous devons réussir à attirer les bons profils. BMW reste une marque forte et c'est un avantage. Cela dit, nous observons un glissement. Les candidats cherchent plus de sens dans leur job. Les jeunes choisissent un emploi dans notre secteur parce qu'ils souhaitent participer à la réflexion sur la mobilité de demain. Ils veulent faire partie d'un projet, d'une aventure, d'une histoire. Nous sentons plus que jamais les effets de la guerre des talents quand il s'agit de recruter de nouveaux salariés dans ce monde complexe. Nous devons évoluer en permanence.»

Le défi de la libéralisation

Quel est le plus grand défi pour les transports publics?

Paul Hautekiet (HR Rail): «Je représente l'employeur juridique des chemins de fer belges. Nous recrutons pour Infrabel et pour la SNCB, qui emploient au total trente mille personnes. Nous faisons face à la libéralisation de notre secteur. C'est déjà une réalité pour le transport de marchandises. En 2023, la libéralisation intégrale du marché intérieur sera en vigueur. Nous devons donc nous y préparer intensivement. L'autre question importante, c'est de savoir comment le monde politique souhaite que nous relevions ce défi. Par ailleurs, à cause de notre pyramide des âges, nous avons aussi des objectifs de recrutement ambitieux.»

Johan Claes (STIB): «Dans ma position de fournisseur de candidats aux recruteurs, je dois relever le même défi que Paul. Je dois tout faire pour maintenir le flux de candidats et pour présenter les bons profils. Le grand problème, c'est la pénurie de certains métiers dans le marché. Autour de cette table, nous puisons tous dans le même vivier. Il faut avoir beaucoup de créativité pour trouver les bons collaborateurs. Nos organisations veulent que nous leur procurions en permanence des renforts pour pouvoir maintenir leur activité. Je dois expliquer pourquoi le problème dépasse celui du simple recrutement. Les départements doivent aussi s'occuper soigneusement des candidats et s'assurer qu'ils ne décrochent pas.»

Filip Claes (De Lijn): «Ces deux dernières années, nous avons traversé une restructuration qui nous a fait passer de six sociétés à une seule. Ceci, dans le cadre de la libéralisation du marché. De Lijn doit devenir un opérateur compétitif et performant afin de résister à la nouvelle concurrence. Pour avoir une chance d'y parvenir, nous avons dû adapter notre organisation interne. Nous avons cherché à améliorer l'efficacité dans nos processus et nos systèmes et nous avons raccourci les lignes de décision pour nous mettre au niveau des transporteurs privés. S'y ajoute une question: quel rôle les pouvoirs publics flamands veulent-ils voir jouer par De Lijn? Notre finalité reste incertaine, ce qui provoque des tensions internes et des commotions externes. L'année dernière, la presse nous a fort malmenés. Conséquence? L'aggravation de la pénurie de chauffeurs. Nous sommes cependant convaincus que nous avons entrepris les bonnes actions pour préparer l'avenir. Nous devons recevoir des moyens suffisants et disposer de perspectives d'avenir pour jouer notre rôle.»

Vers une mobilité alternative

Quels sont les défis que pose la transition vers la mobilité électrique?

Bart Massin (Stroohm): «L'un des défis de Stroohm est de rechercher la formule de leasing la moins chère pour les PME. Nous aidons les entreprises à réaliser la transition vers la mobilité électrique. Nous mettons l'accent sur la dimension écologique, les aspects fiscaux, les opportunités RH et les avantages en termes d'image d'une flotte électrique. Stroohm réalise des plans d'implémentation pour déterminer ce qu'une entreprise peut faire en tenant compte de ses activités, de la situation de son personnel et de l'infrastructure de recharge. Notre défi est de combiner de nombreuses expertises venant de secteurs différents.  Dans cette recherche d'une nouvelle mobilité, nous déployons beaucoup d'efforts dans la formation de nos clients et de nos collaborateurs.»

Le problème du secteur semble être de trouver les bons travailleurs?

Johan Claes (STIB): «Ce n'est pas neuf, le marché de l'emploi se caractérise par une pénurie de métiers techniques. La difficulté, c'est que vous en avez besoin d'un grand nombre à court ou moyen terme. Cette année, je dois trouver 500 chauffeurs à cause de l'extension continue de nos services. Quand vous employez 9.500 personnes avec un taux de rotation de 3%, il faut recruter en moyenne 300 salariés par an. Et comme nous sommes en quête de compétences basées sur l'attitude, nos recherches deviennent difficiles. Si vous avez besoin d'un ingénieur spécialisé, vous dénichez assez facilement des candidats. Mais la possession de la bonne attitude est plus délicate à apprécier dans un CV. Un chauffeur doit avoir 21 ans et posséder un permis B. Jusque-là, rien de trop complexe. Mais il faut qu'il soit stable, discipliné et qu'il ait le sens des responsabilités. Là commencent les problèmes.»

Filip Claes (De Lijn): «Dans notre organisation, 40% de nos employés ont plus de 50 ans et 20%, plus de 55 ans. Chez nous, le taux de rotation est de 4% mais il faut y ajouter les absences pour maladie. Ce qui a un impact. Attirer quelques centaines de chauffeurs n'est pas une sinécure dans un marché en pénurie. Nous formons nos travailleurs, ce qui fait que tout le monde peut entrer en ligne de compte. L'année dernière, grâce à des efforts intenses, nous avons réussi à recruter 624 chauffeurs. On peut donc encore en trouver, le problème, c'est que nous en avons tous besoin d'un grand nombre.»

Paul Hautekiet (HR Rail): «Nous embauchons 400 accompagnateurs de train par an et presque autant de conducteurs. Pour ces derniers, il faut prévoir une année de formation. Ces nouveaux venus doivent se familiariser avec le matériel et avec les lignes qu'ils emprunteront. Le recrutement doit être soigneux: il faut éviter les abandons ou les échecs. Sinon, vous investissez dans des candidats qui ne monteront jamais dans une motrice.»

Johan Claes (STIB): «L'automatisation du métro s'annonce. Les premiers véhicules autonomes devraient être livrés cette année. Cette technologie va sans doute nous permettre d'absorber une partie de la pénurie. À terme, certains de nos métiers évolueront fortement. Y compris celui de chauffeur.»

Apprendre la concurrence

Quelles sont les conséquences de la libéralisation prochaine des transports publics?

Paul Hautekiet (HR Rail): «L'impact de la libéralisation dépend de la manière dont le prochain gouvernement de plein exercice voudra l'organiser. L'État peut décider d'ouvrir toutes les lignes au marché et se limitera à donner son agréation. Une autre option est de désigner les opérateurs actuels pour une période de dix ans. La SNCB préfère ce dernier scénario. Mais pour réaliser cette ambition, il faudra respecter certains critères, comme la ponctualité, la sécurité, l'entretien et les tarifs. Il est nécessaire d'améliorer notre efficience pour que nous puissions jouer tout notre rôle dans ce cadre-là. Cela veut dire aussi qu'il faut faire évoluer la mentalité de nos collaborateurs. Notre secteur n'est pas habitué à la notion de concurrence. Penser aux clients, travailler avec flexibilité, être agiles: ce sont les objectifs qui s'imposent désormais aux membres de notre personnel. Cela veut dire aussi que nous devons chercher d'autres profils et préparer ceux qui travaillent déjà pour nous.»

Filip Claes (De Lijn): «Nous ne sommes pas habitués à la compétition. Nous devons comprendre qu'elle ne constitue pas une menace mais une opportunité. Nous battre tous les jours pour consolider notre position doit devenir une partie essentielle de notre travail quotidien. Nous devons apprendre à le faire pour devenir un opérateur compétitif. Nos moyens limités, les pouvoirs publics et notre histoire nous brident quelque peu.»

Johan Claes (STIB): «La privatisation ne va pas tout changer. Le prix d'un ticket ne diminuera pas pour autant, et la ponctualité des bus ne s'améliorera pas. Quant aux embouteillages, ils ne disparaîtront pas, loin de là.»

Bart Massin (Stroohm): «On peut très bien imaginer que des acteurs comme Uber et Tesla, qui investissent massivement dans les voitures autonomes, fassent circuler eux-mêmes des véhicules, indépendamment de la libéralisation du marché. Cette évolution peut être défavorable pour le transport public. Il devra faire face à une nouvelle concurrence qui ne sera pas soumise aux mêmes contraintes. Le concept des voitures autonomes devrait apporter une réponse à certains problèmes, comme les embouteillages. Mais dans ce contexte, la libéralisation représente une grande menace pour les opérateurs actuels. Ils devront aussi s'en occuper et donc, se battre sur deux fronts. Ils ne peuvent pas attendre trop longtemps la vision du politique, sous peine de se retrouver à la traîne. Demain, nous verrons peut-être apparaître un autre acteur qui proposera la mobilité as a service

Comment améliorer la mobilité dans notre pays?

Bart Massin (Stroohm): «Les véhicules autonomes auront un impact certain sur la mobilité. Mais ils ne suffiront pas à supprimer les bouchons. Il faudra sans doute rendre plus flexibles les horaires de travail et ceux des écoles. Travailler de 9h à 17h ne peut plus être un modèle applicable à tous. Les gens doivent pouvoir travailler quand cela leur convient et à l'endroit qui est le plus facile pour eux. Cela peut être à la maison, dans le train ou, bientôt, dans leur voiture autonome. Je plaide en faveur d'une société qui serait active 24 heures sur 24. Pour moi, la main est au pouvoir politique qui doit prendre ses responsabilités.» ¶

ID

Filip Claes

Fonction: DRH de De Lijn

Paul Hautekiet

Fonction: Directeur général de HR Rail

Peggy Huyck

Fonction: DRH de BMW Group

Johan Claes

Fonction: Employer branding & sourcing manager de la STIB

Bart Massin

Fonction: Fondateur de Stroohm

Analyse SWOT du secteur de la mobilité et de l'automobile

Forces

  • De nombreux candidats sont attirés par des marques automobiles réputées.

Opportunités

  • Libéralisation du transport public.
  • Meilleure efficacité des processus et des systèmes.
  • Évolution du secteur automobile vers la fourniture de solutions de mobilité.

Faiblesses

  • Pyramide des âges
  • Vision peu claire des pouvoirs publics du rôle que les transports publics doivent jouer.

Menaces

  • Pénurie des bons profils pour le secteur du transport public.
  • Libéralisation du transport public.
  • Agressions contre le personnel des transports publics.
  • Guerre des talents dans le secteur automobile.
Ddag: Vlnr: Peggy Huyck, Filip Claes, Bart Massin, Paul Hautekiet