Geert Noels Geert Noels, Econopolis
Texte
Jo Cobbaut
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Wouter van vaerenbergh

Remettons l'être humain au centre de l'économie

1 octobre 2019
En principe, l'économie concerne les êtres humains et la manière dont ils réalisent des choses ensemble
Geert Noels, spécialiste de la gestion de patrimoine, s'élève contre la tendance qui pousse les organisations et les structures à enfler démesurément. Les managers et les hommes politiques visent la performance économique mais restent aveugles aux désastres sociaux et environnementaux qui accompagnent cette mode du gigantisme.

Geert Noels, spécialiste de la gestion de patrimoine, s'élève contre la tendance qui pousse les organisations et les structures à enfler démesurément. Les managers et les hommes politiques visent la performance économique mais restent aveugles aux désastres sociaux et environnementaux qui accompagnent cette mode du gigantisme.

Geert Noels, fondateur d'Econopolis, société active dans la gestion de patrimoine, aime utiliser la métaphore de la Champions League. Une poignée de clubs d'élite monopolise les droits télévisuels, achète les meilleurs talents et rejette les autres équipes dans la catégorie des seconds couteaux. Du coup, il devient extrêmement difficile pour un nouveau venu de conquérir sa place au soleil. Le phénomène se répète dans de nombreux domaines, avec comme conséquence, une forte diminution de la concurrence.

Les géants de la technologie sont-ils les seuls à faire jouer leur position de force dans le marché?

Geert Noels: «Nos gouvernants acceptent sans se poser de question la recherche forcenée d'efficience et d'économies d'échelle. Même les bibliothèques, les écoles et les hôpitaux doivent s'agrandir. Les impulsions que nous donnons aujourd'hui sont centrées sur l'augmentation de la taille des organisations. Les pouvoirs publics le font, mais aussi les banques centrales.»

Vous faites peser beaucoup de responsabilités sur les banques centrales.

Geert Noels: «À cause de leur politique de faibles taux d'intérêt, elles ont rendu l'argent bon marché. Du coup, les grandes entreprises peuvent se financer à bon compte. Elles ont alors l'opportunité d'accroître encore leur pouvoir grâce aux fusions et aux rachats. Ce phénomène se produit à une échelle encore inédite. La faute remonte à la fin des années 1990. C'est à cette époque que l'on a notamment abandonné l'idée de scinder Microsoft en plusieurs entités. On craignait probablement que le secteur ne souffre trop après l'explosion de la bulle technologique.»

Il y a aussi le pouvoir des lobbys…

Geert Noels: «Attention, les groupes pression font partie intégrante de la démocratie. Ils ont un rôle à jouer, mais ils ne peuvent pas dominer les débats comme ils le font aujourd'hui. Il n'est pas possible qu'un gouvernement ne puisse rien décider sans qu'un lobby n'ait jeté un œil critique sur son projet. Pire encore, il arrive qu'un secteur écrive lui-même le texte de la future loi. Un lobby se consacre par définition au maintien d'une situation existante. Même si un consensus se dégage sur l'instauration de règles plus strictes, les lobbyistes appuieront sur la pédale de frein.»

Gérer les paradoxes

Certaines grandes entreprises ne jouent-elles pas un rôle de pionnier en rendant plus durable la chaîne des sous-traitants et en encourageant la mise au point de nouvelles normes?

Geert Noels: «La taille n'a rien à voir avec la durabilité. La construction qui reste debout le plus longtemps est celle qui associe la flexibilité à la rigidité. Les gratte-ciel incapables d'osciller finissent par tomber. Les économistes n'y pensent pas assez. L'euro est un exemple de construction rigide sans flexibilité. Les systèmes qui durent font toujours attention aux parties décentralisées. Ils détectent rapidement les évolutions et s'y adaptent. On peut se demander si le monde politique, belge ou européen, n'est pas trop centralisé: nous élisons des hommes politiques qui n'ont plus de contact avec les gens. Quand je voyage, je fais toujours attention aux graffitis et aux dégradations du mobilier urbain. C'est un signe de mauvaise gestion. Quand les individus ne respectent plus la propriété publique, on peut y voir un symptôme du mauvais fonctionnement du pays. La plupart des hommes politiques ont de bonnes intentions mais ils sont trompés par des axiomes erronés. La politique, c'est gérer les paradoxes. Rigidité et flexibilité, responsabilité individuelle et solidarité… Les hommes politiques doivent abandonner leurs œillères de gauche ou de droite…»

Vous remettez aussi en question la globalisation. Elle est pourtant source de prospérité…

Geert Noels: «Je ne le nie pas, mais cette prospérité n'est pas répartie équitablement. De plus, elle est mesurée par le PIB (produit intérieur brut). Nous ne tenons pas compte des impacts sur l'environnement, sur les systèmes sociaux, etc. Ici aussi, les économistes s'appuient sur des axiomes fallacieux. Pour n'en prendre qu'un seul, le commerce augmenterait toujours et partout la prospérité.»

D'un autre côté, des auteurs comme Steven Pinker ou Hans Rosling établissent que la croissance est corrélée à la prospérité, à la diminution des taux de naissance et donc, à une surpopulation moins prononcée.

Geert Noels: «J'ai écrit sur le sujet avant que Pinker ne le fasse. Mais il y a aussi une limite dans la relation entre la croissance et le bien-être. La corrélation qui existe ne peut pas nous empêcher de voir des maladies liées à la prospérité, comme l'obésité et le burn-out. L'être humain se détraque, et j'ose faire ici le saut du gigantisme à l'aliénation. En principe, l'économie concerne les êtres humains et la manière dont ils réalisent des choses ensemble. L'économie ne peut pas devenir un système dans lequel une minorité atteint ses objectifs alors qu'une masse amorphe doit se contenter de suivre et d'espérer.»

Mortelles entreprises

Mais il y a la théorie du ruissellement…

Geert Noels: «Précisément. Prenez les problèmes peu connus mais bien réels qui surviennent là où s'ouvrent des succursales de Wallmart. D'abord, les petits magasins disparaissent, avec comme conséquence un appauvrissement de la diversité de l'offre. Des prix plus bas se traduisent à court terme par une élévation du pouvoir d'achat. D'accord, mais plus tard, il faudra compter avec les conséquences induites par des salaires moins élevés, tels que les pratique Wallmart. Nous ne devons pas nous réjouir quand un nouveau shopping center ou une grande surface d'ameublement vient s'installer à la place d'une usine. Les économistes pensent trop rarement aux effets à long terme.»

D'un autre côté, beaucoup de grandes entreprises ont déjà disparu. Vous signalez d'ailleurs que la durée de vie moyenne des entreprises diminue.

Geert Noels: «Le gigantisme a effectivement quelque chose d'autodestructeur. Les grandes organisations souffrent d'une centralisation excessive et d'un manque de force d'innovation. Mais dans l'intervalle, elles causent beaucoup de dommages. Le commerce électronique se heurte à ses limites mais les grands opérateurs appliquent une politique de la terre brûlée.»

Taille et burn-out

Mais n'avons-nous pas besoin d'une certaine taille pour diffuser à meilleur compte des appareils médicaux par exemple?

Geert Noels: «Il faut à la fois décentraliser et spécialiser. Peut-être que douze petites écoles valent mieux qu'un grand établissement. Ces petites unités peuvent exprimer leur personnalité. Il faut donner aux gens la possibilité de choisir. Qu'il y ait des McDonald's, pourquoi pas, mais conservons plein d'autres restaurants. Personne n'imagine créer un énorme restaurant qui proposerait toutes sortes de menus uniquement en se basant sur l'idée qu'une grande cuisine centralisée est plus efficace… Risible? Oui, mais ce n'est pas plus idiot que de regrouper toutes les spécialisations dans un seul hôpital. Quelles sont les conséquences sur les patients, comment se sentent-ils dans cet environnement impersonnel, quelle est la qualité de leur processus de guérison et quel est le sentiment de bien-être des personnes qui y travaillent?»

Vous signalez d'ailleurs une relation significative entre la taille d'une organisation et le nombre de burn-outs.

Geert Noels: «Les salariés des grandes entreprises technologiques souffrent davantage du burn-out (lire l'encadré). Dans le secteur des soins de santé, le personnel semble plus heureux dans les petites entités que dans les grandes. J'ai le sentiment que la même constatation s'applique aux patients. Et aux élèves des grands établissements scolaires. Aux États-Unis, le lien entre les écoles de grande taille et le harcèlement, le racisme et la délinquance est très bien documenté. C'est la taille qui, ici, fait la différence. Et pas dans le bon sens!»

Vous posez beaucoup de questions sur l'Union européenne. N'avons-nous pas besoin par exemple d'une armée européenne?

Geert Noels: «De nombreux économistes ont déjà formulé cette conclusion: les grandes armées augmentent les risques de déclenchement d'un conflit. Je ne crois pas à la volonté de la Russie d'attaquer nos contrées. Je lis beaucoup d'ouvrages historiques et économiques. Je suis pacifiste sans être naïf. Je ne vois pas dans la Chine un expansionnisme militaire qui nous menacerait directement. Ce qui ne veut pas dire que j'approuve ce qu'ils font à l'intérieur de leurs frontières ni que je partage leur vision de Taiwan. Mais je pense qu'il est dangereux pour l'Europe de se lancer dans une course aux armements. Les guerres deviendront d'ailleurs plus économiques que militaires et là, l'Europe est très naïve et se défend mal.»

Halte à la pensée unique

Les pays européens auraient-ils pu arrêter les massacres dans l'ancienne Yougoslavie?

Geert Noels: «Ce qui nous a manqué, ce n'est pas une grande armée, mais la volonté d'agir. Et la capacité de réflexion. Ce problème est un peu celui de l'euro: un exemple typique de la soif des hommes politiques de voir les choses en grand. Maintenant, il faut gérer l'implosion… La force de l'Europe réside dans sa diversité. Abandonnons la pensée unique! La solution provient souvent de là où on ne l'attendait pas. Il est possible que certaines conceptions des Italiens soient plus efficaces que celles des Allemands ou des Français. Tout uniformiser n'est pas sain.»

Le Brexit ne semble pas vous inquiéter…

Geert Noels: «Je pense que ce phénomène a été dramatisé pour effrayer les pays qui seraient tentés de sortir de l'Europe. Je connais les études sur la chute de la prospérité des Britanniques, mais j'y ai détecté les trucs habituels pour gonfler les impacts négatifs. Une perte de PIB a été chiffrée et on laisse entendre qu'elle sera dramatique à court terme. Or, il y a souvent des effets cumulatifs, répartis sur de nombreuses années, avec de grandes marges d'erreur. Et dans ce laps de temps, les Britanniques peuvent très bien trouver des solutions créatives. Ces recherches me semblent quelque peu téléguidées. Dans le même ordre d'idées, tout le monde sait que la Banque centrale européenne ne publiera jamais aucune étude eurosceptique. Les économistes doivent devenir plus modestes et apprendre à réfléchir en termes de scénarios.»

Une vision étonnamment critique pour quelqu'un qui conseille les investisseurs et les épargnants.

Geert Noels: «Pour moi, le capitalisme est supérieur, mais il doit recevoir des correctifs sociaux et écologiques. J'insiste: il n'est pas vrai que la scission de grands conglomérats détruit de la valeur pour les investisseurs et les actionnaires. Cassez un géant et vous donnez aux entités l'oxygène nécessaire pour se développer. Un grand arbre qui tombe fait de la place aux plus petits.»

Gigantisme. De «too big to fail» vers un monde plus durable et plus humain. Par Geert Noels, Éditions Lannoo, 2019

Gigantisme et GRH

Le livre Gigantisme documente plusieurs tendances qui touchent la GRH. Une enquête de grande envergure de Blind, une communauté de travailleurs du secteur technologique de la Silicon Valley, révèle que les compagnies technologiques souffrent d'un taux élevé de burn-outs qui se situe loin au-dessus de la moyenne.

Dans ces grandes entreprises, les privilégiés gagnent beaucoup, c'est vrai. Mais ces géants occupent dans les relations de travail une solide position de force et maintiennent de nombreux travailleurs dans des emplois précaires.

On peut faire le rapport entre ce phénomène et la disparition de la classe moyenne que signalent de nombreuses études. Ce qui se passe, c'est que la part du travail dans la valeur ajoutée ne cesse de diminuer par rapport à celle des bénéfices financiers. Ce qui exerce une pression sur l'économie tout entière.

Les fusions créent des groupes dont la cohésion est artificielle. Les salariés sont moins loyaux à l'égard du repreneur qu'à l'égard de l'entreprise pour laquelle ils ont commencé à travailler. Cela vaut aussi pour les clients et les actionnaires.

ID

Geert Noels

Fonction: Auteur du livre Gigantisme