Peter De Prins Peter De Prins, professeur de la Vlerick Business School
Texte
Melanie De Vrieze

Prévention du suicide: une vraie écoute au travail

1 juillet 2021
Nous utilisons la musique pour éclairer quelques messages forts. Écouter c’est autre chose qu’entendre.
Le suicide reste tabou, surtout au travail. «Be a he(a)ro», une initiative de Véronique Van de Steen, l'épouse de Peter De Prins, un professeur décédé l'année dernière, veut briser le silence qui entoure ce phénomène.

Le suicide reste tabou, surtout au travail. «Be a he(a)ro», une initiative de Véronique Van de Steen, l'épouse de Peter De Prins, un professeur décédé l'année dernière, veut briser le silence qui entoure ce phénomène.

Le suicide est une problématique préoccupante. En 2018, 1.283 personnes se sont donné la mort en Belgique. «Il existe de nombreux programmes destinés à lutter contre ce fléau mais on ne constate aucune amélioration dans la tranche d'âge de 40 à 60 ans», affirme Kirsten Pauwels, directrice du Centre de prévention du suicide. «C'est précisément la catégorie de la population qui passe le plus de temps au travail.»

Le travail n'est pas la cause du suicide, mais il joue souvent un rôle. Un rôle positif mais qui peut aussi aggraver le risque. «Dans une entreprise qui bénéficie d'une culture de cohésion, dans laquelle les individus se sentent entendus, le travail aura un effet préventif. Quand les salariés ont l'impression qu'ils n'ont aucun impact sur ce qu'ils font ou qu'ils n'ont pas la possibilité d'agir sur leur travail, alors, le risque augmentera.» On demande souvent à Kirsten Pauwels si la prévention du suicide est une mission dévolue à l'employeur. «Nous devons partir du principe que dans notre société, chacun doit assumer son rôle. Briser le silence qui entoure ce tabou et écouter les travailleurs: ce sont les premières étapes de la prévention.»

Encouragement

Véronique Van de Steen, l'épouse de Peter De Prins, un professeur de la Vlerick Business School qui a mis fin à ses jours l'année dernière, a fondé Be a he(a)ro, une association centrée sur cette problématique. Selon elle, il faudrait disposer d'un grand nombre d'ambassadeurs – ceux qu'elle appelle des héros – qui seraient à l'écoute de leurs collègues et surtout, qui leur prodigueraient des encouragements. «J'ai moi-même été responsable RH pendant des années. Les salariés ont du mal à prendre la parole quand ils ne se sentent pas bien dans leur peau. S'ils osent s’exprimer, ils ont souvent peur de souffrir de conséquences financières ou de rater une promotion. Ils préfèrent alors se taire. Même quelqu'un comme Peter, mon mari, qui obtenait de bonnes évaluations pour ses cours, était parfois peu sûr de lui. Il ressentait une pression constante par rapport à ses performances. Les gens ont besoin d'une petite tape sur l'épaule, de la confirmation qu'ils sont sur la bonne voie. Les entreprises attendent le moment de l'évaluation annuelle pour le faire, mais même à ce moment-là, elles se contentent habituellement de parler de ce qui pourrait être amélioré. Le feed-back devrait être un processus constant et organique. Cela ne peut pas venir uniquement de la GRH et des managers, mais aussi des collègues.»

Bien-être mental

Be a he(a)ro est une initiative commune de Véronique Van de Steen et de Heidi Theys qui dirigeaient, avec Peter De Prins, le bureau de conseils LQ. Fait aussi partie de l'équipe David Ramael, directeur artistique de Boho Strings, un orchestre qui raconte des histoires en musique et qui intervient notamment dans les entreprises. Au cours de séminaires, les participants découvrent ce que veut dire le leadership empathique. «Avec Be a he(a)ro, nous nous efforçons d'encourager une culture d'entreprise qui place le bien-être au centre des activités, qui en parle et qui en fait un objectif stratégique pour l'organisation», explique Heidi Theys. «Les entreprises sont conscientes de l'importance de la santé mentale. Nous les appelons à passer à l'action pour faire de leurs collaborateurs des héros ou des ambassadeurs. En montrant leur vulnérabilité, les héros suscitent la confiance et permettent aux salariés de pouvoir rester eux-mêmes dans un climat de sécurité. Ils écoutent vraiment, sans juger.»

Les entreprises doivent inclure la santé mentale dans toutes leurs opérations. «Nous croyons très fort – c'était aussi l'opinion de Peter de Prins – que vous réussissez quand vous associez les dimensions émotionnelles et rationnelles. Ces dimensions doivent entrer dans une relation intime.»

Plus qu'une écoute

Les séminaires organisés par l'association sont encadrés par la musique. «Être un leader à l'écoute, être un héros, nous l'illustrons par plusieurs exercices», explique David Ramael, le chef d'orchestre. «Nous utilisons la musique pour éclairer quelques messages forts, pas pour créer une ambiance. Les participants se rendent compte ainsi qu'écouter c'est autre chose qu'entendre.» Boho Strings joue des extraits de Beethoven. «On le sait, le compositeur a envisagé de se suicider à cause de sa surdité, mais il a malgré tout décidé de continuer à exercer son art.»

Be a he(a)ro souhaite encourager les entreprises à passer à l'acte. Souvent, elles ne réagissent qu'au moment où un incident se produit dans leur environnement. C'est ce qu'observe aussi Kirsten Pauwels. «On nous demande généralement d'intervenir dans des programmes de formations après le suicide d'un collègue ou parce qu'une tentative a eu lieu sur le lieu de travail. Ces événements provoquent une réaction de panique et poussent les responsables à se rendre compte qu'il faut agir. Mais nous pourrions avoir beaucoup plus d'impact si nous agissions avant qu'il ne soit trop tard. Nous voulons nous adresser aux entreprises pour monter des actions de prévention.»

Soutien ciblé

«Raison pour laquelle Be a he(a)ro colle aussi à ce nous faisons dans le Centre de prévention du suicide», continue Kirsten Pauwels. «Installer une culture de l'écoute, montrer sa vulnérabilité et en parler. Si nous voulons avoir un impact réel sur le nombre de suicides, nous avons besoin du lieu de travail comme cadre. Ce qui va d'une prévention globale en favorisant une ambiance de santé mentale jusqu'au soutien ciblé de personnes qui ont des difficultés, des problèmes psychiques ou des idées suicidaires. Nous ne visons pas uniquement le département RH ou le service interne de prévention au travail, mais aussi tous les collègues.»

Boho Strings donnera le 10 septembre un concert de bienfaisance, précédé par un entretien avec le psychiatre Dirk Dewachter et des entreprises qui partageront leur expérience. «En septembre, nous déploierons les séminaires de Be a he(a)ro dans les entreprises qui souhaitent aborder cette thématique», conclut Heidi Theys. «Ces séminaires seront alors organisés en présentiel.»

«C'est une date symbolique», ajoute Kirsten Pauwels. «Le 10 septembre est en effet la journée mondiale de la prévention du suicide.»

Photo:

Peter De Prins, professeur de la Vlerick Business School, s'est donné la mort l'année dernière.