Denis Pennel Denis Pennel, Directeur de la World Employment Confederation
Texte
Francois Weerts
Image
Saskia Vanderstichele

Le paradis des uns fait l’enfer des autres

1 avril 2021
Les intermédiaires du marché de l’emploi sont là pour créer de la stabilité, de la prévisibilité et de la sécurité pour l’individu.
Dans son dernier ouvrage, Le paradis du consommateur est devenu l’enfer du travailleur, Denis Pennel dénonce le passage d’une économie de masse à une économie dictée par la demande. Avec de lourdes conséquences sur le travail. Rencontre (virtuelle) avec l'auteur.

Dans son dernier ouvrage, Le paradis du consommateur est devenu l’enfer du travailleur, Denis Pennel dénonce le passage d’une économie de masse à une économie dictée par la demande. Avec de lourdes conséquences sur le travail. Rencontre (virtuelle) avec l'auteur.

Après Travailler pour Soi qui abordait la montée de l’individualisme au travail, et Travail, la soif de liberté qui prônait plus d’autonomie et de liberté, Denis Pennel publie un troisième ouvrage,Le paradis du consommateur est devenu l’enfer du travailleur. Ici, l’auteur adopte une vision plus large en s'intéressant à notre modèle économique actuel. Avec ses effets positifs et négatifs.

Quel est le constat que vous tirez?

Denis Pennel: «Nous avons changé de paradigme. Nous sommes passés d'un modèle dans lequel l'offre créait la consommation à un autre, piloté par la demande. Auparavant, les producteurs imposaient leurs conditions. Aujourd'hui, dans une économie de la surabondance, c'est le client roi qui exige les siennes. Ce phénomène est l'incarnation du principe “ce que je veux, quand je veux et où je veux”. Depuis les années 2000, on assiste à une soif de consommation effrénée et immédiate, où l’on ne paye que ce que l’on consomme, où l’usage prévaut sur la propriété, avec des produits personnalisés, fabriqués à la demande et qui se déplacent jusqu’aux consommateurs.»

Quelles sont les conséquences de cette évolution sur le travail?

Denis Pennel: «Cette économie à la demande se moque du temps pour offrir un service immédiat, organisé à travers des circuits de production éclatés qui bouleversent les modèles commerciaux traditionnels. Pour survivre et répondre aux caprices de leurs clients, les entreprises ont adapté leur système de production afin de gagner en souplesse et en réactivité. Pour produire plus vite, le moins cher possible, elles ont réorganisé leurs chaînes de production et se sont lancées dans une course effrénée à la réduction des coûts, notamment en coupant dans leurs effectifs, en précarisant les conditions de travail ou en externalisant leur main-d'œuvre dans des pays où les salaires sont moins élevés. Qui dit économie à la demande dit donc travail à la demande!»

Dans votre livre, vous regrettez la prise de pouvoir par les actionnaires…

Denis Pennel: «En effet, notre modèle privilégie de façon excessive l'actionnaire au détriment du travailleur. On est loin de Ford qui voulait mieux payer ses employés pour augmenter leur pouvoir d'achat et leur permettre de s'offrir les voitures qu'ils construisaient. Bien sûr, le consommateur profite directement du système actuel. Il dispose des produits qu’il désire quand il le veut et au meilleur prix. La situation actuelle se caractérise en réalité par une alliance inédite entre l'actionnaire et le consommateur. Le travailleur, lui, est négligé. Mais le jeu n’est pas à somme nulle. Si tel objet est moins cher, c'est sans doute qu'il a été produit par quelqu'un de mal payé à l'autre bout de la planète. Il faut rémunérer le capital, c'est entendu. Mais on oublie l'autre facteur de production qu'est le travail.»

Vous insistez aussi sur l’impact sur la planète de ce modèle.

Denis Pennel: «Nous vivons dans une société de surabondance, caractérisée par le gaspillage des ressources, une hausse des inégalités, et une course folle vers le toujours plus. La crise du Covid-19 a exacerbé le fait que notre dogme productiviste, fondé sur quatre logiques – extraire, produire, consommer, jeter – ne pouvait plus durer. Pour donner une touche d’optimisme, je crois que nous sommes nombreux à prendre conscience que le modèle est à bout de souffle. A-t-on vraiment besoin du tout dernier modèle de smartphone? Ou d'une chemise supplémentaire? Ou de n'importe quel autre objet qui aura parcouru des milliers de kilomètres pour arriver de Chine dans nos armoires?»

Vous faites également l’éloge de la lenteur.

Denis Pennel: «Il y a le modèle du slow-food, que l'on pourrait appliquer au travail. On travaillerait moins, on serait plus productif et on économiserait le temps des navettes. Même chose pour les réunions professionnelles. Est-il vraiment obligatoire de prendre un avion pour assister à une conférence d'une demi-journée à quelques milliers de kilomètres de là? On peut appliquer la même idée aux courriels. Est-il vraiment indispensable d'en envoyer un à cinquante personnes? Courriel qui restera stocké pendant des années dans des fermes de données gourmandes en énergie…»

Que proposez-vous pour lutter contre la marchandisation du travail?

Denis Pennel: «Je reste convaincu par la valeur ajoutée du travail intérimaire. Il permet de récréer de la continuité dans une carrière. Il est soumis à un cadre social strict, qui comprend toute la couverture dont bénéficient les salariés, mais aussi l'accès aux formations. Les coopératives comme la Smart me semblent une bonne solution également. Dans un livre précédent, je parlais des guildes du Moyen-Âge qui réunissaient des artisans exerçant un métier particulier. C'est une possibilité que l'on pourrait remettre au goût du jour. En l'encadrant bien entendu. Les plateformes ont leur rôle à jouer, peut-être en imaginant des systèmes moins dérégulés. Au fond, ces plateformes s'articulent autour d'une relation à trois: le travailleur, l'utilisateur et l'intermédiaire. Je crois beaucoup à l'intermédiation dans le marché du travail. Une intermédiation qui prend de nouvelles formes. Ces intermédiaires sont là pour créer de la stabilité, de la prévisibilité et de la sécurité pour l'individu qui, de son côté, assume le risque du travail.»

Comment le rôle des syndicats se dessine-t-il dans ce nouveau contexte?

Denis Pennel: «L’individualisation de nos sociétés est une réalité. Pourtant, je plaide pour que l'on retrouve le sens du collectif. Certains syndicats ont intégré la nouvelle donne et ont créé des sections spécialisées dans la défense des travailleurs de plateforme. Mais dans l'ensemble, les organisations syndicales classiques ne sont pas les mieux armées. Sans doute parce qu'elles répondent encore au modèle de salariat, lui-même en perte de vitesse. L’action collective doit prendre d’autres formes: aux syndicats de réfléchir pour trouver de nouvelles modalités de mobilisation. Ainsi, dans des aéroports américains, des chauffeurs Uber se réunissent sur un parking à l'écart quand un avion est signalé à l'arrivée. Et ils éteignent leur appareil. Il y a automatiquement moins de chauffeurs présents pour accueillir les voyageurs, le prix des courses augmente tout aussi automatiquement. C'est l’une des réponses créatives possibles qui prend la plateforme à son propre jeu.»

Vous insistez beaucoup sur la définition d'un nouveau contrat social…

Denis Pennel: «Oui, face à ces problématiques, je recommande d’adapter notre contrat social aux réalités du 21e siècle: consommer moins mais mieux, recréer du lien et du dialogue entre les citoyens, combattre la marchandisation du travail, mettre en place un capitalisme au service de l’humain. Le tiercé gagnant passera par la modernisation de notre système de protection sociale (afin de garantir une juste redistribution), un regain de pouvoir de négociation des travailleurs à travers de nouveaux canaux (pour assurer des conditions de travail décentes) et la refonte de notre système éducatif (pour redonner toute son efficacité à l’ascenseur social). À ce moment-là, notre système capitaliste deviendra plus inclusif et plus équitable. Chacun trouvera sa part et sa juste place. L’État tient un grand rôle dans ce nouveau paradigme, notamment en ce qui concerne la refonte de nos systèmes de protection sociale. Mais avant tout, il s’agit de réhumaniser le travail. La liberté, le sens et la maîtrise: ce sont trois critères qui devraient permettre de rendre le travail plus humain.»

Le paradis du consommateur est devenu l’enfer du travailleur

Quand l’essor de l’économie à la demande bouleverse notre modèle capitaliste. Par Denis Pennel. Éditions du Panthéon, décembre 2020.

Réinventer la protection sociale

Pour répondre aux défis que pose le modèle actuel, Denis Pennel propose de rénover la sécurité sociale en suivant quelques principes. Extraits de son livre.

1. Pour une protection sociale de la personne et non plus

des statuts. Il s’agit d’organiser la portabilité et la transférabilité des droits indépendamment du contrat de travail ou du statut professionnel (salarié ou indépendant) de l'individu. Les droits deviennent ainsi universels, incarnant une protection sociale devenue un droit humain et non plus un droit du travailleur.

2. Pour une protection sociale autonome et inclusive. Le nouveau système de protection sociale doit viser à développer les capacités individuelles de chacun afin d'atteindre une autonomie individuelle optimale dans la gestion des risques sociaux (maladie, perte d'activité, retraite). Moins que l'égalité, c'est le principe d'équité qui doit prévaloir. Et celui-ci doit reposer sur l'acceptation d'inégalités dans l'accès aux droits, à condition qu'elles bénéficient à ceux qui en ont le plus besoin.

3. Pour une protection sociale universelle et active. La nouvelle structuration des risques sociaux, avec le passage de risques courts à des risques longs et plus fréquents (santé, emploi, retraite), requiert des politiques sociales individualisées et actives. La vraie sécurité sociale est celle dans laquelle l'individu devient acteur de sa protection sociale et non simplement le récepteur de prestations sociales. Une protection sociale active doit être une source de mobilité sociale qui donne à tous la capacité de mener à bien le projet de vie de son choix.