Ann Desender Ann Desender, CFO Barco
Texte
Christine Huyge
Image
Wouter Van Vaerenbergh

Égalité des genres: la balle est dans le camp des hommes

1 novembre 2019
Les hommes aussi sont de plus en plus nombreux à refuser ces carrières 24 heures sur 24
Selon le Forum économique mondial, il faudra attendre 60 ans pour que l'égalité des genres devienne une réalité en Europe. Et 100 ans dans le monde. Ne devrait-on pas passer à la vitesse supérieure? Alexandre De Croo en est convaincu, lui qui a écrit Le siècle de la femme. L'un des leviers qu'il envisage? Aux côtés des femmes, les hommes devraient jouer un rôle actif dans ce combat. HRmagazine a organisé un entretien entre l'auteur et deux responsables d'entreprises.

Faites un choix et assumez-le

Pourquoi les femmes sont-elles moins nombreuses à évoluer vers des fonctions supérieures? Un homme pensera beaucoup plus vite qu'il est prêt à franchir le cap. Une femme attendra d'en être sûre à 90 ou 100% avant de se lancer. De plus, les femmes ambitieuses sont souvent déconsidérées par la société.

Alexander De Croo: «Quand vous faites savoir à un homme qu'il est prêt pour une promotion, il hésite rarement. Il estime qu'il s'en sortira quoi qu'il arrive, et c'est généralement le cas. Les femmes en revanche se disent d'abord qu'elles doivent en parler à la maison. Ce qu'on n'entend jamais dans la bouche d'un homme.»

Ilse Janssens: «Je ne me sens pas du tout concernée (rires).»

Alexander De Croo: «Quand une femme réagit négativement à une opportunité professionnelle, je pose toujours une contre-question: à quelle condition accepteriez-vous? Et qu'observe-t-on? Ces conditions sont rarement des obstacles insurmontables. Devoir être toujours accessible? Travailler chez soi pendant le week-end? Recevoir un flux ininterrompu d'e-mails qui réclament des réponses? Les hommes aussi sont de plus en plus nombreux à refuser ces carrières 24 heures sur 24. Sur ce point, la Scandinavie est un modèle. Là-bas, commencer une réunion à 17 h n'est pas envisageable. Tout le monde est déjà parti à la maison, les hommes compris. Chez nous, le statut professionnel se mesure encore trop souvent à l'heure à laquelle votre voiture quitte le parking (le plus tard est le mieux!) ou au nombre d'activités sociales effectuées en dehors des heures de bureau.»

Ilse Janssens: «Tout dépend des choix que vous faites. Choisir, c'est renoncer? Non, faites votre choix et assumez-le. C'est aussi un message important par rapport aux enfants. Je suis devenue manager quand j'étais enceinte de huit mois. Mon entreprise a investi en moi alors que dans les trois prochains mois, j'allais être indisponible… Mon employeur croyait dur comme fer à mes capacités! C'est vrai, une femme qui veut faire carrière doit être solide pour résister à la pression sociale. Certains m'ont dit que ma situation était peu enviable. Un mari qui n'avait pas son dîner prêt le soir… Des enfants qui devaient aller à la garderie le mercredi après-midi…»

Ann Desender: «Nous avons tout de même évolué non? La jeune génération ne se permet plus de faire des réflexions de cette nature. Du moins, je l'espère.»

Alexander De Croo: «L'idée que vous ne pouvez pas être une bonne mère si vous dirigez une organisation ou une équipe est encore répandue. Les femmes sont souvent dures entre elles. À l'inverse, les compagnons de femmes qui occupent une position de direction sont eux aussi stigmatisés. Je rencontre souvent des hommes qui sont dans cette situation et je remarque qu'ils sont généralement droits dans leurs bottes. Le fait que leur épouse ait une réunion tard le soir ne leur pose pas de problème. Ce sont leurs amis qui se posent des questions…»

Ann Desender: «En ce qui concerne les enfants, il faut savoir qu'ils s'adaptent, surtout que ces circonstances leur apparaissent comme normales.»

Alexander De Croo: «J'ai une anecdote à ce propos. Quand j'étais enfant, mon père était souvent absent. Quand il rentrait, c'était intense. Ma mère était avocate et avait des rendez-vous tous les soirs entre 18 h et 20 h. J'ai souvent dormi dans son bureau sur le tapis. Mes parents avaient dans ces années-là une habitude spéciale. Quand mon père rentrait vers 22 h ou 23 h, nous étions réveillés pour nous mettre à table pendant une demi-heure. Est-ce grave? Cela n'a pas mis en danger notre développement. En tout cas, je ne le crois pas.»

Ilse Janssens: «Nos carrières durent environ 45 ans. Que représentent ces quelques courtes périodes pendant lesquelles vous vous consacrez à vos enfants? Quand j'avais trois enfants en bas âge, je ne pouvais pas sortir le soir pour rencontrer des gens. Aujourd'hui, je peux le faire sans problème. Les entreprises doivent offrir cette flexibilité à leurs collaborateurs, femmes et hommes. C'est une solution pour lutter contre le plafond de verre qui freine les possibilités d'évolution des femmes.»

De grâce, plus de flexibilité

Une organisation du travail moins rigide et des contrats flexibles sont favorables à l'égalité des genres. La Suède est un exemple pour les congés de parentalité.

Ilse Janssens: «Dans mon emploi précédent, il était impossible de travailler aux quatre cinquièmes dans une fonction de dirigeant. Pourquoi? L'organisation estimait que vous ne pouviez être suffisamment disponible. Pourtant, certains cadres (des hommes en majorité) allaient donner des cours pendant toute une journée. Ils n'étaient donc pas disponibles non plus. J'ai pu faire valoir cet argument et j'ai obtenu la possibilité d'exercer une fonction d'encadrement aux quatre cinquièmes. Il y avait bien sûr une contrepartie: si une réunion importante était prévue le jour où j'étais absente, je devais y participer. On peut prendre mais il faut donner aussi. C'est une demande que je voudrais adresser au pouvoir politique: autorisez les contrats flexibles. Cela permettrait de maintenir les femmes dans des fonctions managériales et ne les contraindrait pas à se contenter d'un rôle d'exécution entre 25 et 35 ans. Créez des contrats qui tiennent compte de l'heure de la fin de l'école, imaginez des régimes adaptés aux familles recomposées, ouvrez la possibilité de travailler à 90% du temps normal. Aujourd'hui, des salariés sont obligés de choisir un mi-temps parce qu'ils ont du mal à concilier leur vie privée et leur vie professionnelle à certains moments de la semaine.»

Alexander De Croo: «Dans une grande entreprise, ces régimes sont plus faciles à mettre en place. Mais les PME regardent la flexibilité d'un autre œil. Elles se plaignent que le travail ne soit pas fait à cause de tous ces statuts à temps partiel. Quant aux recruteurs, ils interrogent souvent les jeunes candidates sur leur situation de famille. Ils ne peuvent pas le faire, c'est une discrimination flagrante. En tant qu'homme, personne ne m'a jamais posé cette question alors que je suis marié et que j'ai des enfants.»

Ann Desender: «Si vous donnez à vos collaborateurs un mois supplémentaire de congé de parentalité, ils reviendront plus équilibrés et d'autant plus motivés. C'est ce que j'attends du gouvernement: mettez en place un bon système de congé de parentalité et donnez aux parents une période de congé égale.»

Alexander De Croo: «Le modèle scandinave est intéressant. En Suède, une naissance donne droit à 480 jours de congé de parentalité rémunéré, à répartir entre les deux parents. Mais nonante jours au moins doivent être réservés au père. Et vous devez prendre la totalité de la période ou rien du tout. Cela fonctionne. Les enquêtes montrent que les hommes qui endossent leur rôle de père dès le début s'impliquent davantage dans l'éducation des enfants et les tâches ménagères.»

Conserver sa féminité ou se masculiniser?

Des attributs qui sont considérés comme hyper-masculins (le goût de la compétition, la prise de risques inconsidérée, l'incapacité de changer d'opinion) mettent le monde en danger. Il est important que les femmes restent elles-mêmes, en toutes circonstances.

Ann Desender: «Les femmes qui siègent avec nous au conseil d'administration de Barco sont très engagées. Je le dis clairement: elles ne doivent pas se masculiniser. Il est malsain que les femmes essaient de devenir des hommes pour être prises au sérieux dans l'entreprise. Il est important qu'une femme reste elle-même. Voici ce que j'apprends aux membres de mon équipe: montrez de la passion, mais méfiez-vous des émotions, vous seriez perdantes. Nous devons nous libérer d'un certain nombre de stigmates.»

Alexander De Croo: «Il est très important que les femmes conservent leur féminité. Par ailleurs, j'ai des sentiments mélangés à propos des rôles modèles. Oui, ils sont inspirants, à la condition qu'ils soient de chair et de sang. Je ne crois pas aux modèles à l'anglo-saxonne: celle qui connaît un succès incroyable, qui est toujours heureuse, qui a cinq enfants et qui est toujours impeccable. Cette image de perfection ne rend pas le monde meilleur.»

Ilse Janssens: «Les jeux de pouvoir n'ont aucun intérêt. Pour moi, un modèle est authentique quand il a des doutes, quand il ose afficher sa vulnérabilité mais qu'en même temps, il cherche des résultats.»

Alexander De Croo: «Résoudre la problématique des genres n'est pas seulement l'affaire des femmes. Selon moi, c'est pour cette raison que nous stagnons en Europe. Ce dont nous avons besoin vraiment, ce sont des pionniers, des hommes qui osent dire: ceci est important, je vais prendre des mesures, je vais en devenir le champion.»

Ilse Janssens: «Le directeur masculin qui prend un congé de parentalité, voilà un signal qui serait fort.»

Alexander De Croo: «Si vous voulez aborder correctement la question des genres, vous devez associer tout le monde. Y compris les hommes. Comment les convaincre? Dans les entreprises, c'est très clair. Plus la diversité règne au sommet de l'entreprise et mieux elle est équipée pour écouter les signaux venant de son environnement. En outre, en négligeant les femmes, nous gaspillons des talents précieux. Dans l'enseignement supérieur, les étudiantes sont plus nombreuses et leurs résultats sont meilleurs. Pourtant, elles ne grimpent pas les échelons. Produire les femmes au foyer les mieux formées au monde, ce n'est tout de même pas notre ambition?»

L'endroit où vous avez grandi détermine vos chances

Les parents isolés se heurtent souvent à des régimes de travail difficiles ou impossibles. Que faut-il faire pour que la flexibilité ne soit pas un piège mais un marchepied?

Ilse Janssens: «J'ai grandi dans un environnement où toutes les femmes travaillaient et étaient indépendantes. Pour avoir de l'aide, je pouvais compter sur mon réseau personnel. Par l'intermédiaire de l'organisation de lutte contre la pauvreté dont je suis administratrice, je rencontre des mères isolées. Elles n'ont souvent pas cet encadrement et ne savent pas à quelles mesures sociales elles pourraient faire appel.»

Alexander De Croo: «Les parents isolés forment le groupe le plus vulnérable. L'un des problèmes, c'est le coût de la garde des enfants. Il est faible pour celui qui a de bas revenus mais dès que vous avez un emploi, vous payez facilement de 500 à 600 euros par mois. C'est de cette manière que nous excluons de nombreuses femmes du marché du travail. C'est problématique, notamment parce qu'un travail, c'est bien plus qu'un salaire. Le développement de soi, l'appartenance à un groupe, la valorisation sont tout aussi importants. Enfin, l'image de parents poussés en dehors du marché du travail a une énorme influence sur le regard que portent les enfants sur le travail et sur le monde. Le manque de flexibilité est surtout désavantageux pour ceux qui se situent en bas du marché du travail. Je suis partisan d'une plus grande flexibilité si elle donne aux individus la possibilité de s'élever, pas comme un but en soi. Comment pouvons-nous y parvenir au mieux? Dans les organisations qui offrent beaucoup de temps partiel, je vois l'intérêt d'avoir un règlement qui permette aux salariés de prester plus d'heures s'ils le souhaitent. Une deuxième mesure possible concerne la fiscalité. Avec un revenu médian, vous arrivez vite dans notre pays au taux de 50%. Si vous avez des revenus financiers limités et que votre salaire progresse, l'impact net sera très faible. Notre fiscalité tire les gens vers le bas.»

Négociez votre salaire

Alexander De Croo affirme qu'il n'est pas vrai que les femmes seraient de moins bonnes négociatrices que les hommes, sauf dans un cas: quand elles discutent de leur salaire.

Alexander De Croo: «La différence est frappante, et je parle surtout de personnes qui évoluent vers des fonctions de premier plan et qui ont donc une certaine marge de négociation de leur salaire.»

Ilse Janssens: «Dans un environnement de travail précédent, un nouveau directeur du personnel m'a dit que j'allais bénéficier d'une augmentation de salaire parce que mes collègues masculins – qui en faisaient moins que moi – gagnaient davantage. Cette inégalité m'a choquée. D'un autre côté, l'ampleur du salaire n'est pas le seul étalon de la valeur d'un job. Cet écart salarial reçoit beaucoup d'attention dans le livre d'Alexander De Croo. Pour une part, c'est justifié, mais parfois, il y a des raisons de se satisfaire d'un salaire moins élevé. Si vous trouvez un job qui a une grande valeur sociétale, si vous avez l'occasion de travailler à côté de chez vous, si vous voulez dire adieu à votre vie d'expatrié… Chez Emmaüs, nous embauchons de temps en temps des hommes âgés de plus de 55 ans, des managers compétents venus par exemple de la banque ou de l'audit. Ils veulent donner le meilleur d'eux-mêmes pendant les dix dernières années de leur carrière dans le secteur des soins de santé. Même si cela se traduit par une réduction importante de leur salaire.»

Le siècle de la femme, Alexandre De Croo. La Renaissance du Livre, 2018.

Quotas: une malédiction ou un mal nécessaire?

Alexander De Croo: «Le débat sur les quotas est extrêmement sensible. Dans le temps, j'étais résolument contre. Il peut arriver qu'une femme du niveau N-2 soit parachutée au sommet, avec les conséquences que l'on devine. Le quota n'est pas une solution structurelle et de plus, il peut être considéré comme stigmatisant pour les femmes. Aujourd'hui, on trouve suffisamment de femmes dans l'économie, la politique et le secteur social. Et elles ont les bonnes connaissances, l'expérience et l'ambition. Pourtant, quand je demande une liste restreinte de candidats pour une fonction, j'y vois peu de femmes ou pas du tout. Le système des quotas revient à dire qu'il faut chercher plus loin, au-delà des candidats habituels, car il existe des femmes qui peuvent entrer en considération pour le poste. Sans objectifs clairs, il est probable qu'une représentation équitable reste lettre morte. On devrait défendre les quotas dans les services de l'État, parce qu'ils travaillent avec de l'argent public. Il faut travailler sans relâche sur l'égalité des genres. Mais comment organiser la progression? C'est toute la question.»

Ilse Janssens: «Si je suis arrivée là où j'en suis, c'est surtout parce que j'ai eu des modèles. Parfois les quotas sont utiles: un mal temporaire pour éliminer les déséquilibres. Avec une ou deux femmes, vous ne parvenez pas à faire basculer les choses. Quand la masse critique sera atteinte (de 30 à 40% de femmes), vous pourrez oublier cette histoire de quotas.»

Les participants

Ilse Janssens est coordinatrice RH d'Emmaüs, un réseau de 24 organisations du bien-être et de la santé qui emploie 7.000 personnes. 83% des effectifs sont des femmes. Le poste de CEO et la présidence du conseil d'administration ont été confiés à des femmes: Inge Vervotte et Katrien Kesteloot. Au niveau de la direction, l'organisation compte 40% de femmes et 60% d'hommes.

Ann Desender est CFO de Barco, l'entreprise technologique cotée en Bourse. Parmi ses 3.600 salariés, 70% sont des hommes et 30% des femmes. Les ingénieurs sont pratiquement tous des hommes. Ann Desender était il y a trois ans la première femme à entrer dans le comité de direction de l'organisation. Depuis, le poste de DRH est également occupé par une femme.

Alexander De Croo est vice-Premier ministre Open Vld du gouvernement fédéral démissionnaire. Il a présidé son parti, a été sénateur, ministre des Finances et des Pensions, etc. Avant de s'engager en politique en 2009, il a travaillé notamment pour The Boston Consulting Group. Il a mis à profit son expérience dans la coopération au développement pour écrire Le siècle de la femme.

Alexander De Croo, Ilse Janssens Alexander De Croo (vice-Premier ministre Open Vld du gouvernement fédéral démissionnaire), Ilse Janssens (hr-coördinateur Emmaüs vzw)